Matthieu Budin n'avait pas prévu de faire du son. Il voulait jouer de la batterie — du rock, du métal, des trucs qui cognent. Le son est arrivé par défaut, parce qu'il fallait enregistrer le groupe pour démarcher les salles, parce que personne d'autre ne voulait le faire, et parce qu'une fois lancé dans le processus, il s'est rendu compte que ça lui plaisait plus qu'il ne l'aurait imaginé. Ce changement progressif, de la chambre d'étudiant à une console Neve VR dans un ancien local d'imprimerie à la périphérie de Grenoble, c'est l'histoire d'Octavox. Et c'est aussi une certaine leçon sur comment on apprend vraiment un métier.

01 / Parcours

Batteur d'abord — l'ingénieur du son malgré lui

Le premier setup de Matthieu, c'est un micro XLR pendu au plafond par le câble, dans la petite salle où il faisait répéter son groupe. Pas de préamp, pas d'interface sérieuse — juste l'idée de se filmer pour voir ce que ça donne. Il commence à acheter deux ou trois micros supplémentaires, un compresseur à lampes d'entrée de gamme récupéré chez Christian de Piano Tech à Grenoble, un channel strip TL Audio blanc. La prise de son est bancale, l'acoustique désastreuse, mais les maquettes tournent.

À l'époque, les groupes locaux ont besoin d'un support physique pour démarcher les organisateurs de concerts. Pas de streaming, pas de SoundCloud — un CD, que tu poses sur le bureau du programmateur. Matthieu enregistre les siens, les vend à la Fnac Grenoble dans le rayon scène locale, finit meilleures ventes de l'été. Les autres groupes s'en aperçoivent et commencent à frapper à sa porte.

Sauf que lui, à ce stade, veut encore être batteur. À 21 ans, il part faire un stage à Boston, au Berklee College of Music. L'objectif : passer l'audition d'entrée. Il revient, se prépare, repart spécialement pour l'audition — aller-retour transatlantique, jet lag compris. L'audition ne se passe pas comme prévu. Dans sa tête, le problème vient de la théorie, pas de son niveau de jeu. Il rentre à Grenoble, intègre la section CEPI du conservatoire — une filière accélérée vers le DEM — pour se mettre à niveau et retenter sa chance.

Le shift s'opère en cours de route. Pas d'un coup, mais progressivement, à mesure qu'il remarque une chose simple : quand quelqu'un l'appelait pour un mixage ou un enregistrement, la question "c'est quoi ton prix ?" arrivait dans les premières minutes. Quand quelqu'un l'appelait pour jouer de la batterie, cette question-là, elle n'arrivait jamais. "Il y avait une espèce de considération avec ce truc-là", dit-il. "Le mec respectait une valeur." À 25 ans environ, il commence à chercher un local à Grenoble pour délocaliser son activité. Il n'imagine pas encore Octavox tel qu'il existe aujourd'hui.

Matthieu Budin batteur studio Octavox Grenoble
Matthieu a grandi avec la batterie — elle occupe toujours une place centrale dans le studio.
  1. ~2005 Premiers enregistrements de groupes, micro pendu au plafond — chambre + entrepôt du père à Tullins
  2. ~2010 Stage à Berklee College of Music (Boston) — audition de batterie, recalé
  3. ~2011 Formation CEPI au conservatoire de Grenoble — le shift vers le son s'opère en cours de route
  4. ~2014 Rencontre Eddie sur un concert — association et recherche d'un local professionnel à Grenoble
  5. 2016 Ouverture d'Octavox — console Neve VR, acoustique Michel Deluc
  6. ~2019 Séparation avec Eddie — Matthieu seul aux manettes, rencontre de Niels et virage urbain
  7. Aujourd'hui Studio, salles de répèt, formation, écosystème de cabines louées — bientôt dix ans
02 / Studio

Octavox : quand une Neve d'Angleterre change l'ambition

La rencontre avec Eddie se passe sur un concert. Eddie fait la façade ce soir-là, et Matthieu entend quelque chose qu'il qualifie sans détour de "tuerie absolue". Il récupère son numéro. Quelques mois plus tard, quand Matthieu commence à chercher un local à Grenoble, il lui demande conseil. Eddie devait partir au Canada. Matthieu lui dit de rester. Le projet prend forme.

Au départ, l'idée est un project studio amélioré, pas beaucoup plus. C'est Eddie qui commence à lui envoyer des liens. Pour une SSL 4000, entre autres. "Je pense qu'il avait pas bien compris l'ampleur du projet", dit Matthieu en riant. Sauf que l'idée fait son chemin : dans la région, il y a ceci, cela, mais rien qui ressemble vraiment à ça. Pour se démarquer, il faut aller chercher quelque chose de différent.

Ils font appel à Olivier Bolling — un expert que le réseau d'Eddie amène dans le projet — pour superviser l'installation technique. C'est lui qui oriente vers une Neve VR, repérée chez un broker anglais, Michael Stock, spécialisé dans la réhabilitation de consoles vintage. Avant de signer quoi que ce soit, Matthieu refuse de payer comptant à l'avance. Il négocie, verse la moitié, monte à Londres avec Olivier pour inspecter la console en personne. Sur place, Olivier retrouve par hasard un ancien technicien Neve qui travaille pour le broker — bonne surprise. La console est validée. Elle arrive à Grenoble avec quelques dégâts de transport sur les panneaux arrière, mais elle tourne. Elle tourne encore aujourd'hui. Elle a fait Canada, Angleterre, et maintenant France.

Pour l'isolation, ils font appel à Studio DAP — la même structure qui avait travaillé sur la Philharmonie de Paris. Le bâtiment est en zone mixte : des entreprises d'un côté, des logements de l'autre. On ne peut pas se permettre de faire du tapage nocturne et de se faire expulser six mois après l'ouverture. Les tests d'atténuation donnent 60 dB d'une salle à l'autre. Michel Deluc s'occupe de l'acoustique. "Quand j'étais là et qu'un groupe jouait, j'entendais un peu le kick — très léger. S'il n'y avait pas de son ici." Matthieu marque une pause. "Je n'y croyais pas au truc."

Console Neve VR studio Octavox Grenoble
La Neve VR d'Octavox — achetée en Angleterre, modifiée par Olivier Bolling, elle est au cœur du workflow de la prise.
03 / Évolution

La séparation, Niels, et le virage urbain

Les premières années, le modèle est classique : Eddie assure les sessions en tant qu'ingénieur maison, Matthieu gère la partie commerciale et l'administration. Ils sont deux batteurs de métal qui ont ouvert un studio rock. Le modèle d'accueil — faire venir des artistes de Paris pour des résidences d'enregistrement — bute rapidement sur une réalité : pour des gens qui viennent de loin, il faut du résidentiel. Un hébergement, une logistique. Ils n'ont pas prévu ça. Et le marché est en train de changer.

"On était en train de subir un shift dans l'industrie", dit Matthieu. Le rap, l'urbain — pas vraiment leur territoire. Mais les chiffres sont là. Leurs visions divergent. La séparation avec Eddie arrive après quelques années, sans drame mais avec clarté : deux projets différents, deux routes différentes. Matthieu se retrouve seul aux manettes. "C'est autre chose", dit-il simplement.

C'est là qu'il rencontre Niels — issu du milieu rap, qui enregistrait dans un home studio aménagé dans un garage. Le contact humain fonctionne. Niels commence à venir de temps en temps, puis tout le temps. Il amène avec lui une clientèle nouvelle, une culture musicale différente, et une crédibilité dans les réseaux urbains que Matthieu n'avait pas. Ensemble, ils se lancent dans la production d'artistes — une expérience qui va plus loin que prévu.

Ils signent un jeune artiste local, Soko, via une distribution numérique parisienne (Altair). L'artiste monte à 120 000 auditeurs mensuels sur Spotify avant de mettre le projet en pause. "On a fait le truc, on est rentables", dit Matthieu. "Voire même on gagne de l'argent, parce qu'il continue à générer des royalties." L'expérience leur permet aussi de rayonner : Shy'm, Mister V, Carmen (anciennement Ortho, toplineur actif dans tout le rap français) passent par Octavox. Mais Matthieu tire la leçon qui s'impose : "Un label, c'est un métier. Si tu veux que le mec pète les plafonds, il faut soit des mains plus expertes, soit des moyens plus importants." Ils ne sont pas un label. Ils sont un studio.

04 / Écoute

Apprendre l'acoustique de l'intérieur

Quand Matthieu commence à travailler sérieusement dans la cabine d'Octavox, il est perturbé. Lui qui connaissait parfaitement l'acoustique imparfaite de sa chambre d'étudiant se retrouve dans un environnement traité, mesuré, calibré — et il entend des choses qu'il n'a jamais entendues de sa vie. "Des sons dans le grave que j'entendais pas avant. J'arrivais dans la voiture, je me disais : putain, il n'y a plus rien." Il commence à travailler sur les petites enceintes pour retrouver ses repères, et met du temps avant d'oser les mains monitors.

Le studio passe par plusieurs configurations d'enceintes — des Focal FM9 qui ne sonnent pas bien dans ce contexte précis, un autre modèle Focal, et finalement celles qu'il a aujourd'hui, choisies avec un logiciel de calibrage. À force de comparaisons, d'exports en voiture, de mixes faits et refaits, il finit par apprivoiser la cabine. Il travaille maintenant à 90 % sur les grosses monitors — ce qui est, selon lui, assez rare.

Il a aussi cartographié une limite précise de son environnement : une zone autour de 300 Hz qu'il n'entend pas bien dans cette cabine. Il le sait, il l'anticipe. "Des fois tu me vois mettre un EQ à cet endroit-là, on/off — on entend pas vraiment la différence ici. Mais je sais que dans le monde réel, ça compte." Il est allé jusqu'à brancher son PC portable sur la sono de sa voiture pour identifier exactement ce trou de fréquence. C'est ça, apprendre l'acoustique : pas lire un manuel, mais faire des allers-retours jusqu'à comprendre ce que la cabine cache.

05 / Workflow

Traiter à la prise, finir en ITB

La Neve VR est au centre d'Octavox, mais elle n'est pas là pour ce qu'on imagine souvent. Matthieu ne fait pas de mix full analogique. Sa philosophie est claire : il traite à la prise. Les machines — compresseurs, égaliseurs hardware — sont dans la chaîne d'enregistrement, pas dans celle du mix. "Une fois que ton signal est passé dans un convertisseur et qu'il est rentré dans ta DAW, il n'y a plus aucune raison de le faire ressortir dans le monde analogique." Il cite une interview de Dominique Blanc-Francard où le même principe est formulé. "Ça m'a fait plaisir que quelqu'un comme ça pense la même chose."

Il y a une exception : la sommation. Envoyer certains groupes de pistes — la batterie par exemple — sur la console, laisser la Neve sommer, et réenregistrer la sortie stéréo en numérique. "Tu bosses in the box avec tes plugins, mais tu as quand même le bénéfice de la sommation de la console à la fin." Pas de recall compliqué, pas de contraintes de routage — juste l'utilisation ciblée de ce que la console fait bien.

Le feeling, tu peux pas le créer. Je préfère le mec qui se sent bien et qui me fait une prise riche, quitte à ce qu'il y ait une fausse note que je rattrape. — Matthieu Budin

Ce qui l'intéresse dans la console, au fond, c'est moins son son que ce qu'elle impose comme discipline. "Cette console, elle te force à enregistrer propre en amont. Normalement, le mec qui sort de là, il sait enregistrer pour que la prise soit déjà le plus quali possible." Il a des stagiaires qui arrivent et lui demandent pourquoi il n'a que quatre bandes sur un canal. "Parce qu'il n'y a pas besoin de plus." Le numérique a rendu la correction permanente — au point que certains ne font plus vraiment de choix au moment de la prise. La console remet de la contrainte, et pour lui, la contrainte est pédagogique.

Sur le débat analogique versus numérique, sa position est pragmatique : "La machine est mieux pour ce pourquoi les machines sont faites. Le plugin est mieux pour ce pourquoi le plugin est fait." Il ne milite pas pour un camp. Il utilise les deux là où ils ont du sens, et il a suffisamment d'heures derrière une vraie console pour avoir un avis fondé — pas de l'idéologie.

Neve VR tranche de console studio Octavox
Détail des tranches de la Neve VR — Matthieu traite à la prise, rarement en mix.
06 / Métier

Tourner des boutons, c'est accessoire

Il y a une phrase qui revient dans la conversation de Matthieu : "Ce métier, c'est un métier très social." Il a mis du temps à l'intégrer pleinement. Aujourd'hui, tous les artistes qui viennent à Octavox le rencontrent en amont — un appel téléphonique, souvent une visite. "Et des fois ça marche pas, et c'est pas grave." Il accepte de décliner des projets avec lesquels le courant ne passe pas, comme il accepte qu'un ingénieur de mastering lui renvoie un projet parce que le son n'est pas là. C'est professionnel, pas personnel.

La raison est simple et il la formule sans détour : si l'artiste n'est pas bien dans la cabine, la prise ne sera pas bonne. Et si la prise n'est pas bonne, aucun plugin ne rattrapera le feeling. Il a des anecdotes sur des chanteurs qui arrivent en pensant que l'Auto-Tune va tout résoudre. "Non, c'est pas mon métier de recréer une performance." On peut corriger une note, recaler un batteur, nettoyer une prise. Le feeling qui n'est pas là, lui, on ne l'ajoute pas en post-production.

"On est un peu les garants de l'intégrité de leur projet", dit-il. "On fait le lien entre leur monde et le monde réel." C'est une position qui suppose une forme de franchise — dire quand ça ne va pas, nommer ce qui ne marche pas — et une capacité à gérer les egos. "L'artiste te confie son bébé." Des fois ça se passe mal. Souvent ça se passe bien, parce que les gens, en fait, apprécient qu'on ne les ménage pas.

Aujourd'hui, Octavox ne fait plus seulement du studio. Matthieu est formateur. Les formations couvrent le son, mais aussi l'environnement légal de l'artiste — SACEM, contrats, distribution, gestion des droits. Parce que l'artiste d'aujourd'hui est souvent seul, gère ses réseaux, sa promo, ses contrats. Et il ne sait pas toujours faire. "On s'est rendu compte que les mecs ne maîtrisent pas ça, et ça les fait chier." Sa pédagogie, il l'assume moins technique que certains : "Je suis pas geek du matos. Ce qui m'intéresse, c'est ce que ça apporte sur le résultat final." C'est le côté musicien qui parle, dit-il. Et c'est, aussi, ce qui fait que ses stagiaires repartent avec quelque chose d'utilisable.

Dans quelques mois, Octavox fête ses dix ans. Le bâtiment qui héberge le studio accueille désormais plusieurs structures en son sein — Maison Piège Records, ALV Records, un streamer — qui louent des cabines à l'année. L'écosystème s'est construit autour de ce que le lieu permettait, pas autour d'un plan préétabli. "L'objectif, c'est pas comment tu l'as fait ou avec quel argent. L'objectif, c'est comment tu fais en sorte que huit ans après, le machin est toujours là." Il est toujours là.

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